Guerre et paix

Auteur: Victor Sardjvéladzé

Guerre et paix

Un narratif aligné sur le Kremlin pour justifier l’annihilation de toute opposition politique

 

En mars 2022, dès le déclenchement de la guerre d’agression russe en Ukraine, le « Rêve Géorgien », alors au pouvoir en Géorgie depuis dix ans, a brusquement pris un tournant anti- occidental et anti-démocratique. Depuis lors, il utilise un discours aux accents complotistes, calqué sur celui du Kremlin, pour jouer sur les peurs, se débarrasser de l’opposition et justifier ses politiques répressives.

 

Refusant de prendre position dans la guerre d’Ukraine, le « Rêve Géorgien » opère ainsi un virage à 360 degrés, rompant avec l’unité de la quasi-totalité de la classe politique géorgienne contre l’impérialisme russe.

 

Cette tendance semble s’accélérer à la suite de l’obtention du statut de candidat à l’Union Européenne en décembre 2023 et à l’approche des élections législatives d’octobre 2024. Outre l’adoption, en mai 2024, de la loi sur les « agents étrangers » directement calquée sur une loi poutinienne [ Lois russes ], le gouvernement a multiplié les déclarations et les opérations de communication alignées sur le narratif de Moscou. Le 15 septembre dernier, Bidzina Ivanishvili, milliardaire et fondateur de « Rêve Géorgien », dirigeant de facto du pays, a ainsi suggéré que la Géorgie devrait s’excuser pour avoir ‘déclenché’ la guerre avec la Russie en 2008 (1). Déclaration immédiatement applaudie par le Kremlin. Dix jours plus tard, le 26 septembre, le « Rêve géorgien » diffuse une nouvelle affiche de campagne dans toute la ville de Tbilissi ; on y voit, à gauche, des villes Ukrainiennes calcinées et des édifices religieux détruits sous les noms des partis d’opposition et, à droite, des photos colorées des plus beaux paysages géorgiens sous l’emblème du parti au pouvoir. Le ministère des affaires étrangères ukrainien a immédiatement réagi et condamné l’utilisation d’images de guerre dans des affiches politiques.

 

Cette stratégie simpliste ‘guerre vs paix’ est censée jouer sur les peurs en permettant au gouvernement de se poser en garant de la paix. Néanmoins, au fur et à mesure de la campagne des législatives et à la suite du trucage massif des élections ayant permis au « Rêve Géorgien » de se maintenir au pouvoir par la force, ce narratif s’est peu à peu transformé en outil de répression politique.

 

Multipliant les discours sur le « parti mondial de la guerre », ayant pour but supposé d’ouvrir un nouveau front en Géorgie, le premier ministre Irakli Kobakhidze a promis de dissoudre le parti Unity National Movement [UNM, parti de l’ancien président Saakashvili au pouvoir en 2008], accusé d’être le représentant de ce mouvement et l’instigateur principal de la guerre de 2008. Il a aussi promis de dissoudre « tous ses partis satellites », c’est-à-dire ni plus ni moins que toute l’opposition. Le 13 mai dernier, le gouvernement met ses menaces à exécutions en adoptant un paquet législatif facilitant la dissolution de partis politiques ayant « engagé le pays dans la guerre » ainsi que ceux « incitant aux conflits » (2).

 

Plus tôt, en février, le parti au pouvoir avait mis en place une commission d’enquête parlementaire sur les prétendus crimes commis par l’opposition durant la guerre de 2008. Convoquant tous les chefs de partis d’opposition -la plupart n’ayant pas été au pouvoir à l’époque de la guerre- et sachant que ces derniers boycotteraient l’invitation, le gouvernement a utilisé ce levier pour définitivement décimer l’opposition. À ce jour, huit chefs de partis ou anciens ministres critiques du pouvoir sont incarcérés pour ne pas s’être présentés devant le Parlement. Quatre d’entre eux ont déjà été condamnés à des peines de 7 ou 8 mois de prison (3).

 

Selon la Présidente Salomé Zourabichvili, qui était auditionnée au Sénat français, « les lois répressives sont adoptées avec une telle vitesse qu’elles ne peuvent qu’être importées directement ». En retraçant le fil de ce qu’il s’est passé en Russie ces dernières années, difficile donc de ne pas entrevoir les prochains coups que ce gouvernement semble si pressé de porter à la démocratie et aux libertés publiques en Géorgie.

 

A retenir

 

  • 15 septembre 2024 : déclaration de Bidzina Ivanishvili sur la guerre de 2008, appelant à « s’excuser » au nom de la Géorgie auprès de l’Ossétie du Sud
  • 5 février 2025 : création de la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les supposés crimes de l’opposition durant la guerre de 2008
  • 13 mai 2025 : adoption du paquet législatif simplifiant la dissolution des partis politiques
  • Juin 2025 : Arrestation et incarcération de 8 figures d’opposition pour défaut de présentation face à la commission parlementaire

 

Quelques liens

 

  1. Georgia’s most powerful man suggests an apology for 2008 war with Russia | Reuters
  2. GD Parliament Extends Mandate of UNM Investigative Commission – Civil Georgia
  3. En Géorgie, quatre figures de l’opposition condamnées

 

 

 

 

 

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Auteur:

Victor Sardjvéladzé

Cadre humanitaire, petit-fils d’émigrés politiques géorgiens ayant quitté la Géorgie lors de l’invasion soviétique de 1921, Victor a milité avec des ONG et des collectifs géorgiens pro-européens lors de la campagne électorale de 2024. Il est membre du Comité Directeur de l’Association géorgienne en France.

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